BON CHIEN

Il est parfois troublant de constater comme on peut aller bien, et puis si peu de temps après, mal. Comme un état paisible peut s’évaporer en quelques pensées non désirées, sur quelques mots qui s’invitent, dans un trouble non pressenti et qui pourtant, se fait. Il prend sa place à l’intérieur de soi comme le ferait un chien sur un canapé, de façon impérieusement imperceptible. Il sait qu’il n’a pas trop le droit, que ça va probablement énerver les humains autour mais, tant pis, advienne que pourra, le canapé est bien trop moelleux pour y renoncer sous prétexte que, peut-être, on va s’en faire virer.

De la même manière, mon intranquillité se love sur moi quand je n’y prends pas garde et met des poils partout. Impossible de passer le rouleau auto-collant, ça y est, c’est foutu pour un bon bout de temps. Dommage. J’allais si bien juste avant, je regardais ma série peinarde en m’imaginant que c’était moi Carrie Bradshaw et Just like that, tout est ruiné.

Parce que oui, je me sentais bien ces derniers jours, oui j’avais le sourire aux lèvres dans la rue et mes cheveux me paraissaient plus brillants. J’avais le truc, le mojo, le goodmood. De ces moments où l’on marche sur le tempo de la musique qui passe dans nos écouteurs et où tout se synchronise  par rapport à cette musique, ce mood, ces cheveux brillants. De ces moments où ça claque, ça envoie, ça se donne bébé. Enfin les planètes s’alignent et tout fait sens. Mêmes les galères du mois derniers et les factures de plomberie, la tâche indélébile sur son pull préféré et les 3 mois d’attèle à cause d’une vieille glissade dans les escaliers.

On y croit, on y voit, on y va. Veni Vidi Vazy. (Un peu facile mais dans ces moments, ça l’est.)

Et oui ça me faisait du bien de me dire qu’un jour je serai riche comme Carrie et que moi aussi – au delà de m’acheter de magnifiques habits d’une qualité encore peu connue à mon corps demandant – j’écrirai des livres et je retrouverai l’amour.

Car cette femme puissante et accomplie que je suis en train de devenir se fiche bien de l’argent au bout du chemin, c’est le chemin en lui-même qu’elle poursuit. J’enfile donc dans ma tête les talons de l’accomplissement et je me mets en route, attends-moi Carrie!

Et alors que je souriais bêtement devant ma série, l’oeil pétillant, pendant que je gloussais de regarder mon héroïne s’asseoir à son petit bureau sur sa petite chaise sans dossier face à sa petite fenêtre pour écrire son roman ou une chronique de son podcast ou – que sais-je je m’en fiche je n’écoute plus, je rêve, je vole… –  QUI était en train de s’asseoir, avec la plus grande des précautions et dans le silence le plus total, à côté de moi sur mon canapé vert sapin? QUI? Oui. Vous avez deviné.

L’intranquillité. Aussi communément appelée par moi-même : le labrador invisible.

Car sans même m’en apercevoir, encore groggy sous l’effet de l’extravagante tenue de mon idole bravant la neige pour se rendre à un événement mondain, voilà que déjà je caressais doucement les oreilles de mon fidèle compagnon. Puis, toujours dans un état de conscience modifiée, je le laissais s’installer sur mes jambes puis monter monter monter et prendre toute la place… Et là QUOI??? Devoir mettre pause sur la télé à un moment peu flatteur pour ma Carrie, retrouver une réalité brute et dépourvue de magie, sans hauts talons ni robes à dentelles XXL, et réaliser alors que je baigne tout entière, dans l’intranquilité.

Seule, sur mon canapé vert sapin, le silence en bande son, mon chat allongé sur la table du salon et mon chien invisible étendu dans mes bras.

J’ai beau l’éloigner, il revient de plus belle, la bave aux lèvres, l’oeil amical. Je le regarde et dans un soupir d’abnégation, je ne peux m’empêcher d’éprouver une certaine empathie pour ce compagnon fidèle. Il sait toujours avant moi quand quelque chose ne va pas et pose alors son museau sur ma jambe, comme pour me prévenir d’un danger à venir.

Que veux-tu me dire cette fois, mon chien?

Tu m’accompagnes depuis si longtemps. Enfant déjà, ce chiot maladroit suivait mes pas et le soir, se couchait en boule à mes pieds. Et dans la nuit, je me blottissais contre lui et partageais ma couette. Nous dormions, inséparables.

Nous voilà encore une fois réunis, sans que je comprenne entièrement une telle fidélité, mais puisque tu es là maintenant et que j’ai éteint la télé, montons nous coucher mon chien, endors-toi en bas de mon lit pendant que je finis de lire Colette.

Et demain matin, je sais que tu seras parti car chaque nuit dans mes rêves, je te retrouve avec tes yeux brillants et ton pelage doré, je te lance une balle au loin et tu cours la rattraper. Une fois dans ta bouche, tu t’allonges dans l’herbe avant de me la ramener car toujours, en bon ami fidèle, tu me laisses le temps de me réveiller.