Petites Bêtes et Grandes Amies

Il y a quelques jours, j’ai relu tous mes carnets. C’était la pleine lune en Scorpion, une lune pour déterrer ce qui se cache derrière, le mettre devant soi et dire à nos vieilles peurs tenaces comme à nos vieux ex toxiques : bon, ça fait un moment qu’on reste ensemble et qu’on se fait du mal, ne serait-il pas temps de nous séparer… Je n’ai pas tout lu dans les détails, seulement survolé les pages de ces cahiers écrits au fur et à mesure des années. Exercice étrange. Ce que je lisais m’appartenait complètement et en même temps, plus du tout. Ce qui est un peu déroutant, c’est de constater que certaines peurs demeurent, bien collées, bien chevillées dans les profondeurs de l’être, des peurs du passé qui hantent le présent. Ça donne l’impression qu’on ne pourra pas faire grand chose malgré nos efforts, qu’on ne pourra pas décoller de sa chemise d’adulte, certaines tâches de l’enfance. (C’est peut-être pour ça qu’à 34 ans, il m’est impossible de manger une tartine de confiture sans tâcher mon t-shirt.)

Je tourne les pages et mes yeux tombent sur des phrases qui ressemblent à des champs de bataille. Ça lutte, ça se déchire, ça traque l’ennemi, il y a des victoires glorieuses et des rechutes spectaculaires. C’est la guerre. Parfois, il est dur de constater que certains combats qui courent le long des lignes écrites il y a trois ou quatre ans, sautent et mordent encore celles déposées sur le papier hier ou avant-hier. (Chaud.)

Mais ce que je vois surtout, en filigrane, dans l’ombre de mon écriture changeante, c’est un courage inébranlable à chercher inlassablement la lumière. Encore et toujours, sortir du trou. Comme une taupe qu’on chasserait à coup de bâton de dynamite et qui, après des heures passées à gratter, encore et encore, droit devant elle sous les bombardements incessants, dans une terreur sourde et dévorante, sans savoir ce qui lui arrive ni pourquoi ça lui arrive, parviendrait à se frayer un chemin de l’autre côté de la clôture, remonterait à la surface pour voir enfin une lumière au bout du tunnel, et surtout Josiane, la voisine qui aime les taupes.

Josiane qui, alors affolée par la monstruosité de son voisin ivre de haine, l’oeil rouge et les tempes battantes, jetant dans l’air de son propre jardin, les bâtons de dynamite comme on sème des graines de fleurs sauvages, JOSIANE DONC, qui prend son courage à deux mains quand elle voit que le chasseur au visage cramoisi comprend le passage de l’animal fouisseur d’un territoire à l’autre et prépare alors sa dernière grenade pour un lancement imminent à 45 degrés nord, en direction du barbecue, pile à l’endroit où notre petite taupe apeurée vient de sortir le museau, JOSIANE DONC, qui se jette de tout son grand corps sur le petit amas de terre qui surplombe la rase pelouse, et qui, dans un mouvement délicatement terreux, tire l’animal hors de son trou et l’expose à la lumière divine de ce jeudi après-midi, 14h30, pour enfin marquer la fin de ce combat d’horreur et promettre à la minuscule bête que la bataille est bien terminée et le persécuteur, retourné devant la télé.

Il y a des guerres souterraines que personne ne voit. Des luttes invisibles et des combats qui semblent perdus d’avance. Quand je suis enfouie sous terre et que dehors, une ombre me chasse, que de toutes mes forces je gratte les profondeurs pour chercher une sortie, quand je ne comprends pas ce qu’il m’arrive ni pourquoi cela m’arrive, il y a toujours Josiane. Qui se jettera dans l’herbe mouillée sans peur de se décoiffer ou d’attraper froid, qui me tendra les bras pour que je m’y blottisse, le temps que la guerre en moi éclate en sanglots. Elle restera le temps qu’il faudra, écoutera, consolera, apaisera. Et en bonne guerrière, elle nettoiera nos armes pour qu’elles brillent au soleil d’une prochaine bataille.

Souvent, Josiane a d’autres prénoms. Les prénoms de mes Amies. Ce sont Elles qui brillent sur les pages de mes carnets. J’espère être leur Josiane aussi, quand plus rien ne les éclaire. Et qu’ensemble, à la lumière de nos Amitiés, nous chassions les voisins fous et consolions les petites bêtes sauvages.

Et vous, qui sont les Josiane de votre vie ?

À mes Amies.