Femme d’automne
Il pleut, ça frappe contre la fenêtre, ça toque à la porte. La lumière familière a du mal a percer les nuages, tout est cotonneux ici, blanc et gris. Je viens d’aller remettre des croquettes dans la gamelle de mon chat, couché sur une chaise cachée sous un drap dans la dépendance. Après lui avoir remis pitence, je lui fais une caresse du bout de mon bras dans sa cachette secrète et je remonte à mon bureau, guillerette, en lui chantonnant quelque chose comme « À tout à l’heure mon bébé d’amour »…
Tout est parfait. Tout est génial. Car ça y est. L’automne arrive. Et alors que beaucoup, en cette fin d’été, ont envie de se pendre, je frétille de joie. Rien qu’à la pensée des feuilles rougissantes, de la forêt enivrée par l’odeur de la pluie, des milles boissons chaudes que je vais préparer (que je prépare, à vrai dire, toute l’année) et déguster sur mon canapé vert — un canapé fait pour l’automne, un canapé qui va très bien avec mon vaisselier, vaisselier que j’ai repeint avec une couleur nommée « Marron d’Inde » mais qui pourrait tout à fait s’appeler « Douceur d’automne » ou « Toujours prête pour Noël » — je frissonne de bonheur. Pardon.
Pardon à celles et ceux qui s’accrochent à leur maillot de bain comme un enfant à son doudou trop sale, qu’il va pourtant falloir passer à la machine. Aux âmes en peine qui regardent le ciel se couvrir en buvant une frozen margarita pour conjurer le sort, qui prient le soleil de revenir plus fort encore, pour que l’été brûle leurs peaux et dore leurs cheveux à jamais.
À toutes celles qui ont commencé leur cure de gélules pour prolonger le bronzage depuis le mois de mai et qui s’accroche au flacon en lui demandant pourquoiiii : Courage. À tous ceux dont les cheveux paraissaient naturellement plus nombreux et épais quand ils séchaient à l’air salin : Désolé. Je sais que c’est plus dur pour vous que pour nous. Je sais ce que vous endurez. Je suis une fille du sud après tout. La cigale est ma mère et le Pastis, mon papa. Pardonnez-moi, chers parents, de vous trahir ainsi. Car oui, je vais le dire sans chichi : Je suis une femme d’automne.
Oui. J’aime quand tout se met à mourir et que la nuit nous enveloppe à 20h30. J’aime les décorations glanées en forêt et déposées sur des nappes mordorées, les bougies aux senteurs de cannelle et les longues après-midi de pluie. J’aime les puzzles et la lecture. J’aime l’automne. J’aime l’idée de l’automne. Son réconfort et son invitation. Et si j’aime tant cette saison, c’est peut-être parce qu’elle calme les têtes et ouvrent les coeurs. Elle impose un certain silence qui peut faire peur aux âmes trop vives, mais si tant est qu’on lui donne un peu de notre temps et ces mêmes âmes nous révèlent alors quelques secrets bien gardés. Et si la nostalgie pointe le bout de son nez, c’est la preuve qu’un regard s’est posé sur une vie qui se vit et qu’une âme la contemple en train de la traverser.
Et comme l’Ermite du jeu de Tarot, je suis ce vieux monsieur dans sa longue cape couleur des nuages. D’une main, je tends une lanterne et de l’autre, je tiens mon bâton. Avec la première, j’illumine mon chemin, je me guide. Avec le second, je suis avec le monde car je touche la terre à chacun de mes pas. J’ai compris une vérité et je n’ai pas besoin de la dire, elle est mienne. La force m’a précédé et j’ai bouclé un cycle, voilà que je peux y réfléchir en paix et poursuivre mon chemin. Et alors, le XX viendra peut-être et la roue tournera à la manière des saisons. En attendant, je vous invite à brûler quelques souhaits au feu de votre été et les confier à l’automne pour qu’ils murissent en secret.
Une drôlerie presque provocatrice au départ, comme un cocktail d’été trop sucré peut-être ? Puis la langue même de la femme d’automne nous mène, tel l’ermite en chemin, vers la saison qui approche. Elle nous mène et nous guide, en douceur et en générosité. Car en cette veille de vraie rentrée, le conseil final m’offre une pensée en paix, puisque tu as eu la grâce de nous partager ta vérité secrète. MERCI