Le chignon parfait

Souvent, on voudrait tout bien faire, non? Arriver à ce que tout soit beau, riche et plein. Que tout tombe bien. Les rendez-vous et les nappes sur les tables, les idées et les fleurs dans les vases, les surprises espérées et les réactions imprévues. On voudrait qu’il n’y ait pas de vague à l’horizon, de plis, de tumultes, que l’océan devant soit calme et maîtrisé. Pas de débordements ni de drames, de tâches ou de fleurs fanées agonisantes sur la tranche d’un vase vide. Mais parvenir à ce que les choses se tiennent, se contiennent, se maîtrisent. On voudrait juste une vie qui fait toujours sens, une vie propre et claire, spacieuse et rangée. Que tout soit, parfait. Jusqu’à l’être soi-même, parfaite.

Comme il est doux de sentir que le rythme est le bon, que la to-do est respectée, que le pull entre parfaitement dans le jean, que le rouge à lèvres est assorti aux chaussures et que la vie avance comme elle le devrait. Avec beauté et discrétion, élégance et splendeur.

Souvent je constate que derrière la perfection se cache une peur. Car pour faire un chignon, il y a eu des cheveux sauvages à dompter. Est-ce que mon ambition est d’être un chignon ? Ai-je peur de lâcher mes cheveux et de les offrir au vent ? Suis-je tant paniquée du désordre que je préfère tout retenir ? Mon désir de perfection me protège-t-il du désordre de la vie ou de ma peur d’y prendre part librement ? Si je ne fais pas de vague, c’est finalement pour ne pas déborder. Car ce qui sort du cadre n’est plus considéré comme appartenant au tableau qu’il entoure. C’est donc désobéir, renverser le paysage, faire tomber le vase, les fleurs et l’eau. C’est rater, rompre, sortir. Écrire dans la marge. Bref, ne pas être bien sage, ne pas respecter ce que l’on nous a dit, dire « non », voire dire « merde », dire « ah mais je m’en fous, ça ne me dérange pas de te déranger » c’est dire « pardon, mais finalement pas pardon du tout. »

Je remarque une grande facilité de ma personne à vouloir faire bien, être gentille, discrète. Docile ? Cela ne me plaît pas de poser là ce mot, si près de moi, mais je suis bien obligée d’admettre en relisant sa définition qu’elle me va comme un gant : qui obéit facilement.

Merde. Je suis docile. J’obéis facilement. Car je n’aime pas le conflit, je n’aime pas que l’autre se sente mal, que l’autre se dise que j’ai mal fait, pensé, jugé, été. Car oui, il en va de l’être. J’ai furieusement tendance à préférer me nier plutôt que d’amener l’autre, par la force des choses, à se remettre en question. J’ai appris à être cette eau calme qui ne déborde pas, qui se contente de faire des petites vaguelettes de surface histoire de signifier que quand même là, ça se fait vraiment pas, mais pas plus. Non, surtout pas de grandes vagues, de raz de marées qui emporteraient tout : le tableau, le paysage, le vase, la maison, la docilité et la perfection.

Et pourtant, un courant pousse derrière ma tête et mes pensées sont prêtes pour le grand plongeon. Parce qu’il y en a marre d’être parfaite. Tout ça pour plaire, pardonnez-moi, à des cons. Vous remarquerez cette vielle habitude de s’excuser, avant de dire quelque chose de vrai ou d’important. Ressac des millénaires à fermer nos clapets et à rentrer à la maison la tête basse et le chignon serré, quand dehors l’aventure de la vie nous attendait mais qu’il fallait demander à nos maris l’argent pour nous payer le ticket d’entrée.

Alors excusez-moi une dernière fois, pardon, mais on va arrêter. On va arrêter de vouloir être parfaite et de rougir de plaisir quand vous le sous-entendez car dans le rouge de nos joues se loge une colère qu’il est temps de lâcher au grand vent !

Il y a quelques jours, un garçon m’a dit — juste avant de nous quitter, dans cette seconde d’après-bise où déjà, le pas s’en va vers sa prochaine destination — « Et merci… Tu as été parfaite. »  Et voilà, la seconde était passée. Nos pas allaient déjà vers l’ailleurs, mais cette phrase resta droite comme un pic, immobile, attendant que je me retourne comme pour remonter le temps et que je la prenne, le coeur aussi rouge que les joues, entre mes dents.

Parfaite ? C’est-à-dire…? J’ai été parfaite pour quoi ? POUR. QUOI. Eh bien c’est moi qui vais répondre puisque parti, tu es déjà. J’ai été parfaite oui. Parfaite car depuis des mois, je n’ai rien dit. J’ai été sage et gentille. J’ai attendu et réfléchi. Je n’ai pas raconté à tout le monde, je ne t’ai pas foutu la honte, j’ai préservé ma version des faits, je ne t’ai pas embêté, je ne suis pas venue toquer à ta porte, j’ai accepté ton silence et tes bifurcations, je n’ai pas réglé mes comptes, je n’ai pas dit la vérité, j’ai fait semblant que c’était ok, je t’ai permis de continuer ta vie et de faire comme si de rien n’était, en résumé, je ne t’ai pas fait chier. Voilà. Effectivement, c’est parfait. Parce que les filles vous êtes trop fortes et nous on est lâches, c’est nul, franchement pardon. Désolé hein, j’ai pas géré. Ah bon Michel tu crois ? T’as pas géré ? Effectivement non, je confirme, t’as chié dans la colle et après t’as continué de coller. Je n’ai pas été parfaite, j’ai été soumise. Et les deux, c’est terminé.

Y’en a marre de tous nos « Pardons », les nôtres pour s’excuser de ne pas être parfaite et les vôtres pour s’excuser d’avoir des comportements de gros cons. Alors je propose d’arrêter nos pardons respectifs et le monde s’en portera mieux.

Qu’en penses-tu, es-tu prêt ? Car à la base de tout, il y a la volonté d’aimer. S’aimer soi-même assez fort pour détacher ses cheveux, plonger nue dans l’océan agité pour éclabousser les cieux. Et peut-être alors, rencontrer l’autre dans sa course et l’aimer d’autant mieux. Construire une maison où se retrouver souvent, avec des fleurs sauvages qui poussent dans le jardin, des nappes tachées de rires et de vins, de terre et de mots. Apprendre à pratiquer l’art de la Vérité, détentrice d’une force que la Perfection, elle, ne connaîtra jamais.

Parlons ensemble alors, je t’en prie. Tu seras le bienvenu. Et au lieu de nous demander pardon, nous nous dirons merci.

M.C.