Ouvrir la maison

Ce matin en écrivant dans mon carnet, une phrase est venue gifler ma pensée et réveiller une mémoire passée. « C’est trop dur ». Ces quelques mots écrits au milieu du court récit de ma journée qui ne faisait référence à rien d’insurmontable en réalité m’ont rappelé un temps où tout ou presque, l’était.

Oh dieu comme je l’ai pensée fort cette phrase, comme elle était installée au coeur de mon corps à me donner l’impression de l’être tout entière.  Je me revois la dire. Encore et encore. Pour tout et pour rien car ce n’était pas seulement dur alors. Ça l’était trop. C’est différent. C’est au-delà de quelque chose. De soi. C’est comme une écorchure, oui c’était de cet ordre-là. Tout m’écorchait.

C’était il y a longtemps maintenant. C’était des années avant que j’aie ma maison, mais prenons ce moment-là, mon installation. Car il est le dernier pic, la dernière épreuve, le point de bascule.

Je venais donc d’emménager. Et alors que je déballais mes cartons au coeur de l’hiver, je ne pensais qu’à une chose : le premier été! Je voyais déjà la grande table dans le jardin avec la nappe blanche qui ondule sous les murmures du vent chaud, les rosiers qui enivrent l’air et les bourdons gourmands, les rires de mes amis, les verres qui parlent entre eux et les allers-retours pieds nus dans la cuisine. J’en rêvais! Je voulais tant célébrer mon arrivée ici avec mes copains et mes copines, je fantasmais une maison finie, ouverte, belle et toute prête!

Et pourtant, ni la maison ni moi ne l’étions. Et rien ne se passait comme je l’avais prévu. Tout ratait. L’enduit sur les murs et mes prévisions.

Je n’avais envie que d’une chose : pleurer. J’en étais moi-même désolée (dans le sens de la désolation), ce qui ne faisait que nourrir ma tristesse. Je nageais à grande brasse dans un chagrin immense et rien n’y faisait. Les boiseries et mon coeur étaient en cours de restauration. Les travaux avaient pris du retard, tout comme ma consolation. Je buvais clairement, la tasse.

Et dès que je tentais de forcer le destin et que je m’obstinais à faire comme si de rien n’était en ayant l’audace d’inviter quelqu’un, c’était terrible. L’univers me répondait sévèrement pour me punir de ne pas comprendre ce qu’il exprimait pourtant très clairement : « Tu n’es pas prête Manon, regarde l’état de ta maison! » (Oui bon d’accord, je m’acharne juste encore un peu et après promis, je lâche l’affaire.)

Seul immense et non négligeable réconfort : l’absolue conviction d’être au bon endroit. Bon. Super… Je me rappelle d’un pacte passé alors, comme un secret. Entre la maison et moi. Enfin plutôt entre la maison, moi…et mon chat.

Car au milieu de ce chaos féérique est arrivée une étoile imprévue. Un fardeau magique. Il avait l’allure d’un chaton d’à peine quelque jours, tout prédestiné à mourir dans un vieux carton. Me voilà donc missionnée d’un bébé chat à sauver. Mais le sauvetage n’était pas dans le sens que je croyais.

À l’arrivée matinale des ouvriers et à l’épuisement nerveux que je résolvais par le déni, venaient se rajouter des biberons à préparer et des bouillottes à réchauffer pour qu’une vie tienne bon au coeur d’un panier improvisé. Et déjà dans les couvertures, une promesse. Une piste de douceur. Un aperçu de guérison. Pendant ces heures improbables passées à maintenir la vie, c’était elle-même qui me montrait l’avenir. Et l’Univers féroce qui me criait dessus tout à l’heure me chuchotait à présent : « L’imprévu est un remède à ton impatience. Laisse couler tes larmes sans prétention, bâtis ton foyer et occupe-toi de la vie que j’ai déposé là. Concentre-toi.»

Et me voilà trois ans plus tard, dans mon salon parfaitement tapissé (ou presque) à écrire dans mon carnet « c’était trop dur » et constater que je me suis détachée de cette phrase, j’ai coupé le fil, j’ai terminé mon grand atelier couture. Les choses peuvent être dures aujourd’hui mais ne le sont jamais trop et la vie est douce, comme les poils de mon chat. Il n’y a plus de lutte, seulement l’apprentissage de soi. Et quand je ne sais plus bien où j’en suis, je n’ai qu’à regarder autour. Il y a encore des murs à peindre pour le plaisir, des espaces à penser et des meubles à construire. Mais elle tient. Elle est sûre. Et prête à accueillir.

Mon amie qui vient de partir il y a quelque jours était venue déjà, au début, dans le temps du trop dur. Elle a vu l’écorchure et mes rudes combats. Elle est revenue plusieurs fois et peut témoigner de mes travaux de douceur. Je la remercie pour ça.

Ce qui est drôle c’est que pendant son séjour, nous avons été malades presque tout le temps. Chacune avait attrapé un méchant virus et cette semaine ensemble que nous attendions tant s’est transformée en journées à dormir devant la télé en prenant des médicaments. Quand elle est partie, je me suis dit : n’est-ce pas là le signe d’une maison bien saine? Car pour s’occuper d’êtres malades et fatiguées, il faut être en bonne santé soi-même. Et nous avons pu profiter quand même de notre belle amitié, forte et vigoureuse. (Contrairement à nous.)

Alors ce matin, j’ouvre la maison, je laisse rentrer l’air et toutes les promesses, je chasse mon impatience et mes vieilles tristesses, pour que l’Univers bavard (ou bien n’est-ce que moi) m’apporte d’autres étoiles tombées du ciel. J’ai hâte.