La peau de l’ours

Un de mes grands rêves est de vivre au milieu d’une forêt, seule, dans une cabane qui sent la mousse verte et le bois sec. Vivre au milieu de la nature, sans eau ni électricité (ou juste un tout petit peu quand même) et savoir faire avec. Vivre comme Claudie Hunzinger ou Gabrielle Filteau-Chiba. Couper du bois à la hache, marcher pendant des heures, avoir les cils gelés et ne plus sentir mes doigts, reconnaître les traces dans la neige (vous remarquerez ma tendance à placer mon aventure au coeur de l’hiver ou d’un pays froid, même si je suis une grande frileuse qui dort avec chaussettes et pulls en laine de mi-octobre à fin avril), boire du café brûlant en l’affût devant ma fenêtre, lire et écrire. Bien sûr.

Quand je projette ce rêve dans ma tête tel un vidéoprojecteur sur un mur, deux sentiments me viennent tout de suite au coeur : une immense joie satisfaisante et une profonde peur paralysante.

Car ça me donne l’impression que tout peut m’arriver. TOUT. Ce qui est plutôt bien dans l’idée, mais l’image principale qui me laisse dubitative quant à l’expérience de la solitude profonde dans une cabane isolée dans les bois est la suivante : moi qui cours haletante pourchassée par un homme avec un couteau ou une hache ou une arme, les habits à moitié déchirés, le visage griffé par les branches de sapins, hurlant de toutes mes forces dans la nuit tombante.

Ça donne tout de suite moins envie…

Le rêve se transforme en cauchemar. Mais qu’est-ce qu’il fout là ? Pourquoi cet homme est-il venu au fin fond de ma forêt paisible ? Pourquoi suis-je passé de courageuse aventurière à proie terrorisée ? La probabilité que je croise un homme ou qu’un homme vienne frapper à la porte de mon chalet de fortune est très mince. Mais plus cette probabilité est mince, plus l’imaginer se réaliser est glaçant. Entendre des pas autour de la cabane, puis « toc toc toc » à la porte. Juste imaginer cela, l’attendre presque tellement ça hante et prier très fort pour que jamais, cette attente ne soit satisfaite.

Je devrais avoir peur qu’un ours rôde, voilà de quoi je devrais avoir peur! Quand on rêve de vivre seule au milieu d’une forêt, on doit avoir peur de croiser UN OURS! Et là d’accord, la peur est valable, là ok, j’imagine le truc et bon, effectivement, ça fout les chocottes, ça va serrer fort les fesses. Je me vois tétanisée devant l’animal dressé sur ses pattes arrières, essayant de me rappeler de ce reportage où ils expliquaient comment se comporter face à un ours, reportage que j’ai regardé d’un oeil distrait en cuisinant, donc je ne me rappelle pas de grand chose si ce n’est je crois qu’il faut lui montrer ma supériorité. Ou l’inverse ? Tant pis, il faudra bien faire quelque chose. Hâte de taper fort ma poitrine en imitant le cri du loup, du gorille et du lion, tout ça en même temps puis de marcher à quatre pattes en broutant la neige pour faire comme si de rien n’était.

Bon. J’arrête le petit film ici car ce n’est pas l’ours qui me vient à l’esprit quand je pense DANGER. Ce qui me vient, toujours, c’est l’homme. C’est terriblement triste. Mais fondé. Terriblement fondé. Parce qu’avant de penser que l’homme qui toque à ma porte à possiblement besoin d’aide ou veut justement s’assurer que tout va bien de mon côté, avant de me dire « il a vu de la lumière et veut partager un moment simple et convivial, un moment qui réchauffe les âmes de deux humains perdus au bout du monde » Je pense « C’est la fin. Ça y est, on y est, le fait divers est en train de s’écrire.» Je pense à comment me défendre, à l’adrénaline qui va me faire courir plus vite, aux cris que je vais pousser. Je pense que je préfère mourir vite. Je pense à toutes ces femmes autour de moi. Je pense que je n’aurais pas leur courage, celui de continuer à vivre après. Je pense que je ne comprendrais jamais, n’accepterais jamais et que l’héritage de la peur est injuste. Je pense à l’ours. J’aimerais être dans sa peau, sans jamais le tuer, et tout ravager.

Un de mes grands rêves est de vivre au milieu d’une forêt, seule, dans une cabane qui sent la mousse verte et le bois sec. Je ne renoncerai pas à mon rêve. Je n’y arriverai peut-être pas dans cette vie-là mais jusqu’à ma mort, je me battrai pour qu’un jour, dans ma cabane enneigée du bout du monde, lorsqu’à ma porte quelqu’un frappera, je n’aurai peur ni de l’ours ni de l’homme. J’ouvrirai ma porte. Je déposerai un grand bol d’écorce, de racines et de baies au premier et je servirai un grand bol de soupe chaude au second. Et jusque tard dans la nuit, nous parlerons des rêves qui deviennent réalité.