Les jours heureux 

Il faut se souvenir des jours heureux. De ces moments où la joie se fraye un chemin intime à l’intérieur de soi. De ces moments qui n’appartiennent qu’à nous, qu’à notre monde intérieur, de ces moments brillants. Et là, nommer. Nommer cette joie qui nous honore de son passage et alors peut-être, qu’à son tour, elle sourira d’avoir été reconnue. 

Je me rappelle, il y a maintenant des années, un moment particulier et anodin, particulièrement anodin disons. Un moment qui n’est ni spectaculaire ni extraordinaire, un moment que personne n’a remarqué, un moment inremarquable. Je rentrais chez moi, j’habitais alors dans le 5ème arrondissement de Paris, rue Censier. Et c’est là, entre la sortie du métro et la porte de l’immeuble, dans ces quelques minutes à parcourir ces quelques centaines de mètres que c’est arrivé. Que j’ai senti que c’en était. Oui, c’était un de ces jours. Et qu’il fallait le dire. Alors je l’ai dit. Dedans, à l’intérieur de moi, j’ai dit « Là Manon – je m’appelle souvent par mon prénom – tu es heureuse. Là maintenant tout de suite, tout va bien, tu aimes tout de ce moment de vie, oui tu es heureuse » et j’ai rajouté « Merci. » peut-être même à voix haute. Et alors je devais avoir l’air un peu stupide à sourire comme ça, sans raison, seule, marchant droit devant moi comme si au bout de la rue, m’attendait la vie rêvée. Celle qu’on passera son temps à façonner et dans ce façonnement, à vivre le rêve. 

Alors pourquoi était-ce si parfait? Je me le redemande aujourd’hui alors que j’écris ces lignes. Pourquoi cet élan, cette évidence, cette sensation? Le bonheur. Toujours rien d’exceptionnel mais juste, du bonheur. 

Mon copain de l’époque, que j’aimais follement, m’attendait dans mon appartement situé au deuxième étage (ou était-ce au troisième? Le doute me prend.) Nous nous étions séparés plusieurs mois avant puis remis ensemble. Et le savoir de nouveau dans ma vie (et dans cet appartement) avec les nouvelles promesses de cet amour démesuré me donnait un sentiment presque indescriptible. Je me fichais de savoir combien de temps ça allait durer, cela me suffisait de vouloir que ce soit pour toujours. Je l’aimais, pleinement. Mon corps battait pour lui et mon coeur le suivait. Il y avait dans cet instant de cet amour-là, quelque chose qui n’appartenait qu’à nous. Ce que les autres en pensaient, on s’en fichait bien et s’ils n’en pensaient rien, qu’ils attendent un peu pour voir. C’est fou  le pouvoir de l’Amour. Alors que tout est pareil autour, c’est pourtant si différent. 

Et puis je pensais aussi « Personne n’est malade, personne n’est en train de mourir dans les êtres qui me sont le plus chers. Mes plus tendres amis vont bien, ma mère va bien, ma soeur va bien, mon père est vivant. » Et je savais qu’à ce moment là, il fallait reconnaitre que c’était cela l’Exceptionnel, qu’il était là l’Extraordinaire, le Sublime. 

Car ça arrivera. Il y aura les moments de grandes douleurs, ils arriveront. Ils sont déjà quelque part, en train d’arriver. Mais pour l’instant, à ce moment-là, je les tiens à l’écart, je les mets à distance. Et j’ai de la chance. J’en profite. Alors je dois le dire, je dois le reconnaitre, l’apprécier. Savourer les doux moments de vie où tout va bien. Où tout est agréable et tendre. On pourrait presque déjà, avoir envie d’en pleurer. Car quand ce genre de tendresse nous serre dans ses bras, la nostalgie se pose déjà sur nos joues. 

Je suis rentrée, je ne sais plus ce que j’ai fait mais je pense que j’ai dû embrasser l’homme que j’aimais, boire un verre de vin avec lui, parler, me mettre plus tard en pyjama, faire la vaisselle ou le regarder la faire, prendre un bain ou le regarder le prendre, assise à côté de la baignoire par terre, comme j’aimais tant le faire. Laisser la vie se reprendre et passer au jour suivant. 

Il y en a eu d’autres de ces moments où j’ai nommé ma chance. Où j’ai reconnu ma joie. Avec d’autres hommes, avec d’autres conditions météorologiques, avec d’autres coupes de cheveux. Et je sait qu’il y en aura encore. Il faut se souvenir des jours heureux. De ceux où tout va bien. Et, sans que personne ne le voie, marcher droit vers le bonheur avec la tendresse au coeur et la nostalgie derrière elle.